dimanche 13 novembre 2016

Le style et ses figures

Voilà quelques temps que je voulais écrire un article à propos du style, mais je ne savais pas comment l'aborder. Ce n'est pas un sujet simple, chacun ayant sa vision de ce qu'est le style et, surtout, de ce qu'est un bon style.

Finalement, c'est une discussion sur Cocyclics qui m'a permis de résoudre le problème. Si vous vous y promenez, vous pourrez trouver un sujet demandant si vous utiliser les figures de style. Je n'ai répondu que brièvement, même si un millier de réflexions me venaient à l'esprit. J'ai estimé que ce n'était pas le lieu pour tout dire, je craignais aussi que ma vision des choses puissent heurter certaines personnes. Surtout que l'auteur du premier post affirmait essayer de placer des figures de style et se demandait comment faire.

Mon point de vue est que le style doit être au service du roman. Il doit permettre au lecteur de plonger dans l'histoire, de voir ce que les personnages voient, de s'infiltrer dans leurs pensées. C'est une ligne téléphonique, sur laquelle vous avez branché un micro espion pour donner le récepteur à vos lecteurs. Mais si votre ligne est trop longue, ou tortueuse, ou qu'elle fait de jolis dessins, vous parasitez la réception.

Je ne me suis jamais considéré comme un esthète de l'écriture. Je n'ai plus écrit de poésie depuis le CM2 - et encore, à l'époque, c'était de la poésie humoristique, à mille lieues de Baudelaire ou Ronsard. Je me plais à penser que je suis un raconteur d'histoire. J'espère que cela se ressent à la lecture de mes nouvelles et que ça se ressentira encore plus quand mes romans seront publiés.

Je ne doute pas qu'on puisse trouver une allitération jolie, qu'on puisse s'amuser d'une hyperbole, ou trouver les allégories poétiques, et je crois même que ça m'est arrivé une fois ou l'autre. Mais je ne fais pas confiance aux figures de style. Surtout quand on les invite consciemment.

Quand j'écris une nouvelle ou un roman, je veux partager une histoire avec mes lecteurs. Ce qui importe le plus, c'est qu'on puisse comprendre et apprécier mes protagonistes, avoir envie de connaître la suite de leur aventure, ressentir ce qu'ils ressentent. Je veux aussi partager les images qui naissent dans mon esprit, parce qu'elles sont ce que les personnages perçoivent. Dès lors, je choisis les mots les plus justes, pour que les éléments essentiels puissent résonner dans la tête des lecteurs et qu'ils voient ce que les personnages voient. Si une émotion doit naître chez le lecteur, je souhaite qu'elle soit en lien direct avec ce que je raconte. SURTOUT PAS avec la façon dont je le raconte. En fait, j'aimerais que mon écriture disparaisse. Que la ligne téléphonique devienne une ligne télépathique, invisible, impalpable, mais qui offrirait une retranscription dépourvue de tout parasite.

Dès lors, les figures de style ne peuvent pas me plaire. Pire : hormis mes bêta lectrices et bêta lecteurs, dont la tâche ingrate est de disséquer mon manuscrit, j'espère que personne n'en relèvera jamais. J'aurais trop peur que cela signifie que le contenu de l'histoire n'est pas assez captivant et que, pour passer le temps, le lecteur s'amuse à compter les aphérèses ou les apocopes  que j'aurais pu laisser traîner.

Le pire est qu'il est impossible d'éviter toute les figures de style, sauf à n'écrire qu'avec des phrases composées d'un sujet, d'un verbe et d'un complément. Car, figurez-vous que, des figures de style, on en fait tout le temps ! Vous l'ignoriez ? Moi aussi, jusqu'à ce qu'une participante du forum nous propose ce lien vers un récapitulatif des figures de style.

Sur le coup, j'ai ri. Oui, il y a des gens qui s'amusent à donner des noms savants et pompeux aux moindres petits écarts auxquels on peut se livrer à l'écrit. Je soupçonne même qu'ils soient payés pour ça. Et donc, oui, j'emploie des figures de style à longueur de temps. Mais voilà : je ne le fais pas exprès. Et je ne le ferai jamais exprès, car ce n'est pas mon but.

Je crois que je pourrai m'étendre encore longuement sur ce sujet mais j'ai dit l'essentiel. Et qu'on ne se méprenne pas : je n'ai rien contre les figures de style chez les autres. Mais je ne veux pas de ça chez moi ;)



dimanche 23 octobre 2016

J'ai lu : La Tour de Sélénite par Arnaud Codeville.



4ème de couverture :
Adel Blanchard est un écrivain en perdition. Depuis quelques mois, sa vie ne se résume qu’à éviter les huissiers et à courir après son ex-femme pour voir ses deux enfants. Pour sortir la tête de l’eau, il accepte un poste de professeur de Lettres dans une faculté de Lille mais peu à peu, il ne peut s'empêcher de glisser dans la dépression. Un soir, alors qu’il est prêt à commettre l’irréparable, sa voisine de palier intervient miraculeusement et l’en empêche. Il voit en elle l’opportunité de démarrer un nouveau chapitre de sa vie, c’est donc naturellement qu’il participe au projet universitaire qu’elle organise avec un collègue : la restauration d’un phare en Loire-Atlantique. Malheureusement, il ne se doute pas que ce périple le mènera au cœur de la terreur où il y laissera une partie de son âme…


Pour l'anecdote, je me trouvais au Furet de Villeneuve d'ascq, à la recherche de bons romans à offrir à un ami pour son anniversaire. Soudain, je tombe sur cette couverture. C'est en premier lieu le nom de l'auteur qui a attiré mon attention. Je connais un Arnaud Codeville. Métalleux, bassiste, féru de jeux de rôles et en particulier, "l'appel de Cthulhu". S'agirait-il d'un homonyme ? Ou est-ce le même Arnaud qui, depuis 10 ans que je ne l'ai pas vu, a pris la plume ?
La dédicace à Fabien achève de lever les doutes : ça ne peut être que lui. 
La semaine suivante, Arnaud étant en dédicace près de chez moi - et aussi près de chez lui, en fait :) - je me rend à la librairie où il est invité, et me procure deux exemplaires de son roman : un pour mon ami et un pour moi. Il m'apprend alors qu'il a choisi la voie de l'indépendance et s'est débrouillé par lui-même pour faire imprimer et distribuer son roman, ainsi que pour son site web. Et comme je l'ai trouvé au furet, on peut dire qu'il a très bien bossé !
Étant un lecteur déplorable de lenteur, je n'ai fini ce très bon roman que récemment. Entre-temps, Arnaud a écrit un second roman, que je me procurerai sans doute très vite, mais en attendant, laissez-moi vous parler de celui-ci.



Arnaud a choisi de nous mettre dans la peau d'Adel blanchard, optant pour la première personne du singulier en termes de narration. Ce n'est pas le choix le plus facile pour l'auteur, mais dans le cas présent, je pense que c'était la meilleure option. On suit le parcours chaotique de cet écrivain déchu, qui accepte un poste en fac tout en essayant de voir ses enfants. Le tout est bien rendu, le style d'Arnaud est sobre et efficace. Il sait mettre l'accent sur l'essentiel et nous emmener avec lui, tout en douceur.
Peu à peu l'histoire - dont je ne révélerai rien, comme d'habitude - se met en place. On rencontre les collègues du prof, personnages bien caractérisés et plutôt attachants. Les événements se précipitent, l'ambiance se tend progressivement. Les dialogues sont globalement bien écrits, les situations crédibles, on se laisse prendre de plus en plus. 
Peu à peu, on entre dans le coeur de l'action, et un habile huis clos s'installe. La tour de Sélénite se dévoile peu à peu, avec son ambiance et ses mystères. Il devient de plus en plus difficile, à ce stade, de se convaincre de reposer le roman. Les descriptions sont plutôt convaincantes et permettent au lecteur de bien se faire à l'image. Bientôt, le rythme s'accélère, l'action se met en place et on plonge dans l'horrifique. On est dedans et on ne veut pas lâcher jusqu'à la dernière page. Tout s'enchaîne très bien, ne laissent plus le temps aux personnages de respirer. Le cauchemar est au rendez-vous, palpitant et délectable. En refermant ce roman, j'étais très content de ma lecture.
J'ai quand même trouvé quelques petites imprécisions ou approximations, mais rien qui ne perturbe la lecture. Quelques coquilles ont échappé à la vigilance de l'auteur et de ses relecteurs, mais là encore, rien de rédhibitoire, on en trouve aussi dans les romans publiés par les plus grand éditeurs. 

Arnaud nous sert un premier roman tout à fait convaincant, qui entraîne le lecteur un peu plus au fil de pages et se finit sur un diabolique crescendo. Quelques détails auraient pu être améliorés, mais au final, happés par l'histoire, on ne se rend compte de presque rien.  Très joli coup d'essai ! 
Je vous conseille ce roman si vous aimez les histoires horrifiques et les ambiances oppressantes. Et si vous croisez Arnaud en dédicace, n'hésitez pas à aller le voir :)

lundi 16 mai 2016

J'ai lu : "Le jour où" de Paul Beorn.


Le marchand de sable est passé... Tous les adultes ont sombré, les uns après les autres, dans un mystérieux coma...Enfants et adolescents se retrouvent livrés à eux-mêmes. Dans une petite ville, Léo et Marie, deux lycéens de seize ans, rassemblent autour d'eux quelques amis pour vivre ensemble dans un vieil immeuble.Mais d'autres adolescents, parmi les plus âgés, profitent de la situation, s'accaparent les réserves de nourriture et deviennent de plus en plus violents. Léo et sa bande doivent apprendre à se battre pour défendre leur liberté quand d'autres voudront imposer la loi du plus fort. Parviendront-ils à survivre jusqu'au réveil des adultes ? Et si ces derniers ne se réveillaient jamais ? 

Pour lecteurs avertis, à partir de 15 ans.


Celles et ceux qui me connaissent le savent : j'aime les histoires à faire peur. Les ambiances sombres, un peu angoissantes, la grisaille épaisse que le soleil peine à transpercer. Entre autres choses, bien sûr, mais en littérature, particulièrement.
Beorn et sa plume m'avaient laissé un très bon souvenir avec "Les Derniers Parfaits" - dont vous trouverez la chronique par ici - et, lorsque j'ai lu ce pitch, je me suis dit que c'était l'occasion d'y revenir. Même s'il s'agissait, à priori, de littérature YA, qui n'est pas toujours ma tasse de thé, la mention "pour lecteurs avertis, à partir de 15 ans" m'a donné envie de plonger.

Et j'ai fichtrement bien fait !
Beorn a choisi de nous offrir deux personnages narrateurs, à la première personne, donnant à la fois deux points de vue distincts et complémentaires à son récit, tout en offrant deux façons de voir le récit. Tous deux sont bien pensés, attachants, réalistes à souhait. 
Le décor est vite planté, on a droit à une entrée In media res qui me semble être le choix le plus judicieux pour servir cette histoire. Le rythme monte progressivement, les aventures de la bande à Léo et Marie se multiplient assez vite, mais on profite des instants de calme pour faire plus ample connaissance avec ces adolescents, tous bien caractérisés, avec qui on se plaît à faire connaissance.
L'histoire en elle-même est captivante. Comptez sur moi, d'ailleurs, pour ne rien spoiler. Le seul point de départ engendre son lot de conséquences auxquelles on ne pense pas forcément de prime abord. Et pourtant, tout est d'une logique implacable, preuve que l'auteur a bien réfléchi aux tenants et aboutissants de son récit. Comme souvent chez les adolescents, les clans sont formés, certains peuvent s'entendre mais pas d'autres. 
L'ambiance est volontiers sombre, mais toujours teintée d'une lueur d'espoir. Laquelle tend, parfois, à ressembler à une illusion inaccessible. Léo, Marie et les autres révèlent leur caractère, leurs personnalités et leur courage face à des situations de plus en plus critiques. On plonge dans les profondeurs de l'histoire, avec un réel plaisir et, très vite, le roman devient addictif. Plus question de le poser ! On veut savoir la suite, on en a autant peur que besoin.
Car oui, ce roman suscite son lot de frissons. Il n'y a pas ici de clown assassin, de Pinhead ou de créatures tentaculaires, mais Beorn parvient aisément à s'en dispenser. D'ailleurs, aucune créature fantastique n'aurait eu sa place, ici. 

Le récit tout entier repose sur la base d'une dystopie bien pensée, aux conséquences plus vastes que celles qu'on s'imagine. Personnages et dialogues sont impeccables, le style est sobre, précis et sait faire preuve de vivacité pour donner de la puissance aux instants les plus critiques. On n'a guère le temps de s'ennuyer, chaque instant du récit est bien pensé, rempli et la tension monte jusqu'à d'inattendus paroxysmes. 
Je regrette juste un petit détail à la toute fin du récit, mais ne puis en parler ici pour ne pas vous révéler quoi que ce soit. D'ailleurs, peut-être que vous ne verrez pas du tout ce détail, alors je ne vais pas vous embêter avec ça. Dans tous les cas, cela n'a pas gâché ma lecture, qui fût rapide et particulièrement agréable.



Beorn réussit à nous offrir un récit YA prenant, plaisant, vivant et inquiétant. Ne vous fiez pas à la collection Castelmore, qui n'est pas vraiment spécialiste des récits sombres. Prenez bien en compte, en revanche, l'avertissement "Public averti de plus de 15 ans" car il n'est pas excessif. Et si vous avez très nettement plus de 15 ans, ne vous arrêtez pas pour autant. Si vous aimez les dystopies bien écrites, réfléchies et les ambiances tendues, vous allez adorer "Le jour où". 
Hâte de voir Paul Beorn se frotter à nouveau à ce genre d'exercice ! 

Si vous voulez voir cet excellent auteur et découvrir ses œuvres, il sera aux Imaginales, à Épinal, d'ici une petite dizaine de jours. L'occasion de faire le plein d'excellents romans ;)

samedi 30 avril 2016

Vivre de sa plume, la suite : pour conclure

Me revoilà pour finir cette série d'interviews avec quelques mots de conclusion, tout à fait personnels.

Vous pouvez retrouver les interviews de mes excellents invités par ici :

L'exercice n'est pas simple, mes invités ont déjà tout dit. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ils m'ont appris beaucoup de choses que j'ignorais ou connaissais mal.

Mais justement, ils nous donnent des éléments passionnants pour répondre à la question : "peut-on vivre de sa plume". 

Il parait qu'on voit encore, de nos jours, l'écrivain comme un intellectuel indépendant et nanti d'assez d'argent pour vivre bourgeoisement. C'est une image d'Épinal ! 

Deux fois plus de romans sur les étagères des libraires, mais toujours autant - ou aussi peu - de lecteurs. Un marché numérique encore balbutiant mais qui ouvre les portes au piratage et aux arnaques. 
Laissez donc de côté vos fantasmes d'un tirage initial de 200.000 exemplaires au vestiaire. Lisez "Écriture, Mémoires d'un métier" de Stephen King, mais ne croyez pas que votre premier roman connaîtra le même destin que son Carrie. 




Même une auteure comme Nadia, avec ses 18 romans édités, ne pourrait pas vivre de sa plume. 
La voie de l'autoédition est une alternative intéressante, mais comme l'ont expliqué Nathalie et Arnaud, ce choix implique d'autres démarches, comme celle de s'offrir de la visibilité en démarchant les libraires, ou construire son site web et le promouvoir par ses propres moyens. Tout le monde n'est pas capable de faire ça. 
Et du côté de la voie traditionnelle, tout dépend de l'éditeur chez qui vous pourrez signer. Agnès l'a expliqué mieux que moi : tout le monde ne peut pas s'offrir les services d'un diffuseur. Parallèlement, c'est bien chez les plus petits éditeurs que vous avez le plus de chance de signer votre premier contrat. Question de ratio entre nombres de manuscrits reçus / nombre de manuscrits acceptés. Plus l'éditeur est gros, plus il en reçoit.

Alors on fait quoi ? On retourne au boulot en mettant ses rêves d'écrivain dans sa poche arrière et un mouchoir dessus, en tirant la tronche ? 



On écrit, on se fait plaisir, on fait de son mieux et on espère qu'un jour, avec le temps, on pourra ne plus faire que ça. On garde à l'esprit que, sauf coup de bol monumental, ça ne se fera pas dès le premier roman. On n'oublie pas que le travail finit toujours par payer. En attendant mieux, que vous choisissiez le chemin traditionnel où la voie de l'indépendance et de l'autoédition, selon vos capacités à assumer votre propre pub et votre propre promotion, cela vous fera vivre de superbes moments quand vous recevrez ces petits mots de lecteurs conquis par votre plume, ces instants magiques en salon où vous verrez vos fans qui auront un sourire jusqu'aux oreilles juste parce qu'ils vont pouvoir vous parler en vrai. Et puis peut-être que vous irez parler de votre roman devant toute une classe d'enfants ou d'adolescents qui l'auront étudié en cours, que vous participerez à une table ronde aux Imaginales sur un thème que vous avez appris à maîtriser à force de recherches pour votre roman. 

Quant à l'argent, vous en aurez un peu. En l'état actuel des choses, n'espérez pas mieux que ça. Peut-être qu'un jour, ça évoluera dans le bon sens, il y a des collectifs d'auteurs qui se forment pour y réfléchir et proposer des pistes d'amélioration de la vie des écrivains, comme celui-ci.
Mais pour le moment, les choses sont ce qu'elles sont.
Alors, ne plaquez pas votre job, même s'il vous ennuie. Ne bâclez pas vos études pour finir votre premier roman, rappelez-vous que vous avez le temps. Gardez les pieds sur terre, mais n'oubliez pas de rêver et de faire rêver vos lecteurs.



Sur ce, je vous laisse. J'ai un roman à écrire ;) 

jeudi 14 avril 2016

Vivre de sa plume, la suite (partie 4/4)

Toutes les bonnes choses ont une fin. Voici déjà ma dernière invitée pour cette série d'interview. Dernière, mais non des moindres. Vous avez peut-être entendu dire, comme moi, que derrière certains éditeurs se cachent des auteurs ratés. Si cette règle était vraie, elle en serait une exception. Elle a déjà cinq romans à son actif et travaille en freelance pour plusieurs éditeurs différents. J'ai le grand plaisir d'accueillir Agnès Marot.



                F. Ash - Bonjour Agnès, merci de m'accorder cette interview. Pour commencer, peux-tu te présenter ?

A. Marot - Bonjour !

Agnès Marot, éditrice freelance le jour, auteure jeunesse la nuit. (Nan, je rigole, je dors la nuit, comme tout le monde !)

J’ai cinq romans à mon actif, dont le petit dernier, I.R.L., qui vient de sortir aux éditions Gulf Stream. Le premier, De l’autre côté du mur, est paru en septembre 2013 aux éditions du Chat Noir. En tant qu’éditrice, j’avoue avoir perdu le compte, mais on va détailler ça dans les prochaines questions, si j’ai bien compris !





              F. Ash - Tu as la particularité d'avoir la double casquette d'auteure et d'éditrice. Pour quelles maisons as-tu déjà travaillé et pour qui travailles-tu en ce moment ?

A. Marot - Comme éditrice, j’ai aussi plusieurs casquettes :

- Celle de directrice de collection, que je porte pour les éditions Scrineo

- Celle d’assistante éditoriale, que je porte le plus souvent. J’ai travaillé pour Gründ, Hatier et PaniniBooks, et travaille encore pour Bragelonne/Milady/Castelmore/Hauteville, Iggybook Studio, ainsi que d’autres missions plus ponctuelles.

- Celle de correctrice, que je porte actuellement pour Hachette Jeunesse, et que j’utilise occasionnellement pour des missions ponctuelles.

Il m’arrive également de travailler pour des particuliers.




               F. Ash - Tu es freelance, ce qui signifie que tu travailles par contrats. Est-ce un choix de ta part pour conserver la liberté de ton emploi du temps ou est-ce parce que, dans le monde de l'édition, il est très difficile d'obtenir un travail à temps plein en CDI ?

A. Marot - Les deux, mon capitaine. Au départ, c’était parce que je ne parvenais pas à trouver de CDI dans la branche qui me correspondait ; je faisais des missions « en attendant »… jusqu’au jour où il s’est avéré que je pouvais en vivre. Depuis, j’ai arrêté de chercher et j’y ai trouvé de nombreux avantages (la liberté, oui, mais aussi la diversité de projets proposés, les nombreux interlocuteurs que je rencontre), même si je ne suis pas opposée à l’idée d’intégrer officiellement une maison d’édition. En somme, je n’avais pas forcément pensé à vivre de cette façon quand je faisais mes études – et pour cause, le métier de freelance n’existait pas vraiment dans ce secteur –, mais je m’y trouve bien.



             F. Ash - Quand on regarde la répartition du prix de vente d'un livre, on s'aperçoit que l'auteur est souvent le parent le plus pauvre de la chaîne. En parallèle, on voit certains éditeurs se lancer et ne pas survivre plus de quelques années. Quelles sont les pressions qui pèsent sur les épaules des éditeurs et les met en difficulté ?

A. Marot - La diffusion/distribution ! Pour être bien diffusé (donc visible par un lectorat qui ne nous connaît pas encore), il faut avoir un représentant qui pourra passer dans les librairies et promouvoir le roman avec chaque libraire ; mais il faut aussi être capable d’assumer une grosse mise en place, et donc d’imprimer le roman en de nombreux exemplaires pour qu’il soit présent dans les librairies.

Cela coûte très cher et, si les libraires ne vendent pas tous les romans, ils peuvent les renvoyer à l’éditeur, qui doit alors rembourser les invendus. Il faut donc avoir une grosse trésorerie pour assurer la diffusion/distribution, et c’est souvent trop risqué pour les petits éditeurs, qui risquent de couler leur maison s’ils font un seul mauvais choix.



               F. Ash - En tant que directrice de collection chez Scrineo, est-ce qu'il t'arrive de t'intéresser à des romans autoédités et de tenter de convaincre leur auteur de te rejoindre ? Pour quelle(s) raison(s)

A. Marot - Certains auteurs autoédités me contactent pour que je lise leur manuscrit, auquel cas je lis toujours ce qu’on me présente, bien sûr. Mais je ne vais pas « à la pêche » aux manuscrits autoédités, d’une part parce que je préfère que le roman soit encore inédit, d’autre part (et surtout) parce que je n’ai pas du tout le temps de faire le tri parmi toutes ces publications, même s’il y en a certainement de très bonnes. J’ai déjà du mal à lire tout ce qu’on m’envoie spontanément !



La bibliothèque des livres sur lesquels Agnès a travaillé en tant qu'éditrice.




                F. Ash - L'autoédition s'est beaucoup développée ces dernières années, au point qu'au salon du livre de Paris cette année, les autoédités avaient leurs stands. Sont-ils une concurrence et une menace pour l'édition classique comme certains le prétendent ?

A. Marot - Je ne le vois pas comme ça – tout comme je ne pense pas que le livre numérique soit une concurrence au livre papier. Ils ouvrent les possibilités de la lecture et de la diffusion, permettent de proposer des offres plus diversifiées et adaptées à chaque type de lecteur. La démarche est différente : ils vendent leurs propres ouvrages, leur propre marque, en quelque sorte, tandis qu’un éditeur proposera plusieurs auteurs selon une ligne éditoriale définie par une équipe. Un lecteur qui achètera un roman d’autoédition pourra aussi acheter un roman publié en édition classique, et inversement.



                F. Ash - Je vais t'inviter à changer de casquette, si tu veux bien. En tant qu'auteur, tu as publié ton premier roman chez Armada, un éditeur connu pour sa propension à adopter des ovnis littéraires. À cette époque, avais-tu envisagé de t'autoéditer ? Pourquoi ?

A. Marot - Non ! Pour la simple raison que je n’avais ni le temps ni les moyens (ni l’envie, j’avoue) de faire ma promotion, et que je n’aurais donc pas pu donner une vraie vie au roman. Je préférais me consacrer à l’écriture d’autres romans, quitte à laisser celui-ci dans un tiroir s’il ne trouvait pas chaussure à son pied, au moins pour le moment. Heureusement, je n’ai pas eu à le faire !



                F. Ash - Ton cinquième roman, "I.R.L." vient de paraître chez Gulfstream. Tu vas bientôt publier ton sixième roman, que tu appelles sobrement "projet secret" pour les éditions Playbac. Il n'y a qu'avec le Chat Noir que tu as déjà travaillé à deux reprises pour De l'Autre Côté du Mur et Notes Pour Un Monde Meilleur qui en est la préquelle. Est-ce une volonté délibérée de changer à chaque fois d'éditeur, ou est-ce une question d'opportunité ?

A. Marot - Plutôt une question d’opportunités… et de ligne éditoriale. J’écris des romans très différents les uns des autres et pas toujours pour le même public ; ils ne peuvent donc pas tous être publiés chez le même éditeur. Mais si j’ai l’opportunité de publier un autre roman chez mes éditeurs actuels, je ne m’en priverai pas !





                F. Ash - Si un jour tu écrivais un roman qui entre dans la ligne éditoriale de la collection que tu diriges, le proposerais-tu à Scrineo ?

A. Marot - Tout à fait. Bien sûr, ce n’est pas moi qui dirigerais les corrections si le roman leur plaisait (je ne suis pas assez schyzo pour ça !), mais c’est une maison d’édition qui me tient à cœur et dont j’admire le travail, aussi ce serait vraiment une belle aventure de publier chez eux à mon tour.

Cela dit, si tu m’avais posé la même question l’an dernier, j’aurais sûrement répondu autrement : je ne voulais pas mélanger mes deux casquettes. Maintenant, j’ai pris assez d’assurance, je pense, pour tenter l’aventure !

             F. Ash - De tes deux casquettes, laquelle est la plus agréable à porter ?

A. Marot - J’aime autant l’une que l’autre, pour des raisons différentes. J’aimerais quand même trouver un peu plus de temps pour écrire, mais je ne lâcherais l’édition pour rien au monde !



           F. Ash - Lorsque je t'ai proposé cette interview, tu m'as avoué d'emblée ne pas avoir envie de ne vivre que de ta plume. Pourquoi ?
A. Marot - Parce que j’adore l’édition, d’une part. C’est un métier où on rencontre énormément de gens, de sensibilités ; où on travaille pour rendre des lecteurs heureux. Et ça, c’est quand même super cool.
D’autre part parce que je ne veux pas dépendre financièrement de l’écriture, pour ne pas me retrouver obligée d’écrire pour pouvoir manger ou payer mon loyer. Je veux garder ma liberté créative, passer deux ans sur un projet si j’en ai besoin, refuser une commande si elle ne me parle pas. C’est déjà très difficile d’attendre les réponses des éditeurs en temps normal, alors si je devais en dépendre pour vivre, mes nerfs ne le supporteraient pas ! J
Et puis, pour écrire, j’ai besoin de nourrir mon imagination, et pour ça j’ai besoin de vivre autre chose. Un métier au contact des gens, des univers, m’apporte aussi cet aspect de la création que j’aurais plus de mal à trouver toute seule.

             F. Ash - Merci beaucoup Agnès. Je te souhaite plein de belles rencontres éditoriales et tout le succès que tu mérites avec tes prochains romans.
A. Marot - Merci à toi, Francis ! Ce fut un plaisir !
 


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